"Bilingue" : idéal ou réalité ?

Ecrit le vendredi 14 août 2015, 17:25

Par modestie, pudeur ou conscience de nos lacunes, nous ne nous sentons pas dignes du qualificatif "bilingue". Et s'il suffisait de redéfinir le terme ?

Le psycholinguiste et spécialiste du bilinguisme François Grosjean publie Parler plusieurs langues – le monde des bilingues aux éditions Albin Michel, un livre étonnant qui remet en cause de trop nombreuses idées reçues sur ce phénomène.
« Moi, bilingue ? non, pas du tout, j’ai beaucoup de lacunes dans mon autre langue… ». Combien de fois avons-nous entendu cette protestation chez des personnes parlant (par exemple) plusieurs langues chez eux avec leurs parents ou leurs enfants ? Combien de jeunes hommes ou de jeunes femmes ont hésité à faire figurer l’adjectif « bilingue » sur leur CV, craignant de passer pour de prétentieux candidats, ou tout simplement de ne pas être à la hauteur ? Après plusieurs ouvrages consacrés au bilinguisme en langue anglaise, François Grosjean (lui-même bilingue et animateur d’un site en anglais et en français) publie Parler plusieurs langues – le monde des bilingues, un livre essentiel sur le sujet et son premier en langue française.
Il est fort à parier que cet ouvrage sera libérateur pour de nombreux bilingues, car le bilingue ou la bilingue est d’abord une personne qui ne se sent pas autorisé(e) à se qualifier ainsi. Cet empêchement et cette forme de complexe trouvent leur origine dans une tradition trop normative, où le bilinguisme est toujours envisagé comme la pratique de deux langues avec des compétences équivalentes. François Grosjean défend une autre voie avec des arguments convaincants, tout en proposant une typologie des bilingues et en faisant le point sur les effets supposés négatifs ou positifs du bilinguisme, un objet de fantasmes et de mythes qui ont, comme tous les mythes, la peau dure.


Il ne se passe pas une semaine sans qu’une nouvelle étude sur le bilinguisme apparaisse dans les médias. C’est surtout un sujet pour la presse féminine et pour le monde de l’éducation. Est-ce qu’il existe toujours autant d’idées fausses ou d’idées reçues sur la question ?
Malheureusement, de nombreux mythes subsistent au sujet du bilinguisme. Par exemple, il s’agirait d’un phénomène rare (en fait, environ la moitié de la population du monde est bilingue) ; la personne bilingue posséderait une maîtrise parfaite et équivalente de ses différentes langues (il est rare qu’une telle maîtrise soit atteinte dans toutes les langues) ; le bilingue acquerrait ses langues dans sa prime enfance (en vérité, on peut devenir bilingue à tout âge) ; le bilingue serait un traducteur-né (ceci est rarement le cas) ; le bilinguisme précoce chez l’enfant retarderait l’acquisition du langage (en réalité, les grandes étapes d’acquisition sont atteintes aux mêmes moments chez tous les enfants, monolingues ou bilingues) ; et le bilinguisme affecterait négativement le développement cognitif des enfants possédant deux ou plusieurs langues (en vérité, l’enfant bilingue montre souvent une supériorité par rapport à l’enfant monolingue pour ce qui est de l’attention sélective, la capacité à s’adapter à de nouvelles règles, et les opérations métalinguistiques). Pour illustrer combien le bilinguisme est encore considéré comme exceptionnel, j’ai dû chercher mon nouveau livre, lors d’un récent voyage à Paris, dans la section « Psychanalyse » d’une librairie bien connue du Quartier Latin !

Expliquez-nous pourquoi vous estimez que « le principe de complémentarité » est au cœur du phénomène du bilinguisme. Que recouvre cette notion essentielle ?
Selon ce principe, les bilingues apprennent et utilisent leurs langues dans des situations différentes, avec des personnes variées, pour des objectifs distincts. Les différentes facettes de la vie requièrent différentes langues. Cette répartition des langues par domaine et activité est bien connue au niveau sociétal où la notion de diglossie existe depuis longtemps, à savoir l’utilisation de deux langues, ou de deux variétés d’une même langue, en distribution complémentaire (par exemple, l’allemand et le suisse allemand en Suisse, l’arabe dialectal et l’arabe standard dans les pays de langue arabe, etc.). Chez l’individu bilingue qui n’habite pas dans un environnement diglossique, le compartimentage linguistique est moins net, car il existe des domaines et activités où il est possible de se servir de plusieurs langues. Ceci dit, il y en a aussi qui sont réservés strictement à une langue. Des exemples particulièrement clairs concernent les choses apprises par cœur telles que prier, compter, calculer, ainsi que l’expression de diverses émotions, telle que jurer. N’oublions pas non plus les numéros de téléphone et les mots de passe. Quant à des matières que l’on connaît dans une seule langue, chaque bilingue peut en énumérer plusieurs. Dans mon cas, je connaissais la statistique qu’en anglais avant de devoir enseigner un cours sur le sujet et apprendre toute la terminologie française.

Le principe de complémentarité exerce une influence sur de nombreux phénomènes psycholinguistiques tels que la perception et la production de la parole, la mémoire verbale, l’acquisition des langues chez les enfants bilingues, etc. Il a également un impact sur la connaissance linguistique de la personne bilingue dans ses différentes langues. En effet, si une langue est utilisée dans un nombre restreint de domaines ou activités, forcément avec des interlocuteurs moins nombreux, elle ne sera pas aussi développée que la langue utilisée dans plus de contextes. Le vocabulaire sera plus restreint, et les niveaux de style et les connaissances discursives et pragmatiques seront affectés. Sans une bonne compréhension du principe de complémentarité, on restera insensible à de nombreuses manifestations du bilinguisme chez l’individu.

Votre livre montre de façon étonnante que les bilingues eux-mêmes ne se vivent ni ne se représentent eux-mêmes comme bilingues. Le bilingue, on a l’impression que c’est toujours l’autre, celui qui est bien plus compétent que moi dans chacune des langues qu’il parle. Est-ce que c’est une des raisons qui vous a poussé à écrire des ouvrages sur le sujet, histoire de vraiment cerner le phénomène et de décomplexer en quelque sorte les bilingues ?
Bilingue depuis l’âge de huit ans, j’ai commencé à m’intéresser scientifiquement au domaine lorsque j’ai fait mon mémoire de maîtrise à la Sorbonne en 1967-1968 (il n’y avait qu’une seule Université de Paris à l’époque). Il est vrai qu’une des raisons de choisir ce sujet était un désir de comprendre mon propre bilinguisme. Mais rapidement, j’ai constaté que plus on travaillait dans ce domaine, mieux on pouvait le comprendre, et ainsi en parler en toute connaissance de cause. J’ai donc poursuivi mes lectures et mes recherches et ai écrit un premier livre, Life with two languages: An introduction to bilingualism (Harvard University Press, 1982). Cet ouvrage faisait le point sur les travaux jusqu’à cette date, démythifiait (déjà!) le phénomène, et présentait des témoignages de bilingues. Mes réflexions et mes travaux ont continué après, et quatre autres livres ont suivi. Le plus beau retour que je puisse avoir provient de bilingues qui m’écrivent pour me remercier de les avoir libérés, en quelque sorte, et de se sentir enfin libres de pouvoir dire qu’ils sont bilingues. Un article du journal suisse, L’Express, dans lequel je suis interviewé, le dit fort bien dans son titre: « Ces bilingues qui s’ignorent ». Je ne vous cache pas que j’aurais bien aimé avoir un de ces livres quand j’étais jeune adulte et que je tentais de comprendre qui j’étais et comment étaient organisées, et fonctionnaient, mes deux langues !

Vous définissez le bilinguisme dans votre ouvrage de façon fort précise comme « l’utilisation régulière de deux ou plusieurs langues ou dialectes dans la vie de tous les jours ». C’est une définition plus vaste que la définition classique qui consiste à faire du bilingue quelqu’un ayant une maîtrise équivalente de deux langues. Et c’est une définition qui permet de distinguer le bilingue d’un polyglotte, qui n’utilise pas forcément régulièrement les langues qu’il connaît. Quel a été votre cheminement pour façonner cette définition simple et convaincante mais inattendue ?
Dès le début de mes travaux sur le bilinguisme, je me sentais inconfortable face à une définition qui mettait uniquement l’accent sur la maîtrise de deux ou plusieurs langues, maîtrise qui, en plus, devait être parfaite. Certains ajoutaient aussi qu’il fallait que les langues soient acquises dans la petite enfance. Or, j’ai toujours été entouré de personnes qui menaient parfaitement bien leur vie avec deux ou plusieurs langues mais qui, selon ces critères, n’étaient pas bilingues. Or, elles n’étaient pas non plus monolingues !

Il est vrai qu’un petit nombre de bilingues, comme certains interprètes, traducteurs, et professeurs de langue, entre autres, remplissent les exigences ci-dessus. Mais la plupart de ceux qui se servent de deux ou de plusieurs langues dans la vie de tous les jours n’ont pas une compétence équivalente et parfaite de leurs langues. De plus, ils sont nombreux à avoir acquis leur(s) autre(s) langue(s) à l’adolescence, ou même à l’âge adulte, et non dans la petite enfance. En outre, ils se servent de leurs langues dans des situations différentes, avec des personnes variées, pour des objectifs distincts, comme nous l’avons vu précédemment.

Ce constat a amené des chercheurs à proposer des atténuations à une définition trop restrictive. Ainsi, deux d’entre eux qui ont marqué la recherche sur le bilinguisme en leur temps, Uriel Weinreich et William Mackey, ont opté de manière indépendante pour une définition plus simple du bilinguisme : l’utilisation alternée de deux ou de plusieurs langues. C’est sur cette base, en 1982 déjà, que j’ai proposé la définition que j’utilise toujours : le bilinguisme est l’utilisation régulière de deux ou plusieurs langues ou dialectes dans la vie de tous les jours. Cette définition est nettement moins restrictive et englobe des bilingues très différents les uns des autres. De plus, elle présente plusieurs avantages. Tout d’abord, elle tient compte des bilingues mais aussi des plurilingues, qui se servent de trois langues ou plus. Ensuite, elle inclut les dialectes, ce qui correspond à une réalité courante dans de nombreux pays. Enfin, la connaissance linguistique n’est pas totalement exclue de cette définition. Si une personne se sert régulièrement de deux ou de plusieurs langues, elle doit forcément avoir un certain niveau de compétence dans ses langues. L’inverse n’est pas toujours vrai, par contre – on peut connaître une langue sans la pratiquer. Depuis, comme on peut le voir dans mon récent livre, je montre comment le facteur « connaissance linguistique » d’une langue, et le facteur « utilisation » de celle-ci peuvent cohabiter harmonieusement dans la description de la personne bilingue.

Vous défendez une approche « holistique » de la personne bilingue. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
La coexistence et l’interaction de deux ou plusieurs langues chez le bilingue ont créé un ensemble linguistique qui n’est pas décomposable. En effet, un bilingue n’est pas deux ou plusieurs monolingues en une seule personne, mais un être de communication à part entière. Lorsque son bilinguisme est stable, après d’éventuelles périodes d’apprentissage ou de restructuration des langues, le bilingue présente la même compétence communicative que le monolingue, et communique aussi bien que ce dernier avec le monde environnant, mais de manière différente.

Afin de converser avec les personnes qui l’entourent, le bilingue se sert d’une langue, de l’autre ou des autres, ou de plusieurs à la fois sous la forme d’un « parler bilingue », à savoir l’utilisation d’une langue de base à laquelle s’ajoutent des éléments d’une autre langue sous forme d’alternances de code et d’emprunts de mots ou d’expressions. Il ressemble, en quelque sorte, au coureur de 110 mètres haies qui combine en partie les compétences du sauteur en hauteur et du sprinter, mais qui le fait de telle manière qu’elles deviennent un tout indissociable, formant ainsi une compétence à part entière. Il ne viendrait jamais à l’esprit de l’amateur d’athlétisme de comparer le coureur de 110 mètres haies au seul sauteur en hauteur ou au seul sprinter. Et pourtant, le premier combine en partie les compétences de ces athlètes de manière qu’elles deviennent un tout indissociable, formant ainsi une compétence nouvelle. En somme, le bilingue a sa propre identité linguistique qui doit être analysée et décrite en tant que telle.

Sans l’attaquer frontalement, vous soulignez l’ambiguïté de la France face au bilinguisme. A une extrémité du spectre les pouvoirs publics disent encourager le bilinguisme, mais à l’autre extrémité, l’histoire de France, et surtout la plus récente, montre au contraire une certaine brutalité à l’endroit du multilinguisme. De la même façon, le bilinguisme est un sujet d’obsession des élites françaises qui n’envisagent pas l’avenir de leurs enfants sans qu’ils parlent au moins couramment deux langues… mais des langues de prestige, cela va sans dire. Quels avantages la France pourrait-elle tirer d’une politique favorisant davantage le bilinguisme sous toutes ses formes ?
La France est un pays multilingue dans le sens sociolinguistique du terme; en effet, elle abrite des locuteurs qui se servent de nombreuses langues – on en dénombre environ 400 – en plus du français. Il est estimé qu’environ 20% de la population est bilingue. Or, la politique officielle du pays a été pendant longtemps un monolinguisme d’Etat alors que nous savons que le bilinguisme a toujours existé dans notre pays. La linguiste Henriette Walter nous rappelle qu’au début du siècle dernier, presque tout le monde était bilingue en français et dans une langue régionale. Mais l’exode rural, l’urbanisation, les médias uniquement francophones, la politique éducative de monolinguisme stricte, etc. ont fait que la France est devenue l’un des pays de l’Europe où l’on maîtrise le moins bien les langues.

Cette politique monolingue est-elle en train de changer? Il y a ici et là quelques signes d’espoir. Ainsi, la Délégation générale à la langue française et aux langues de la France (DGLFLF), rattachée au ministère de la Culture et de la Communication, a pour mission, outre la promotion et l’emploi du français, de favoriser la diversité linguistique et de promouvoir les « langues de France », à savoir les langues régionales et certaines langues minoritaires « non territoriales ». Elles sont au nombre de 75 environ, et sont assurées d’un certain appui. Le problème est que les autres langues présentes sur le territoire ne reçoivent pas le même soutien, ni régional ni national. Et pourtant, les langues que l’on trouve ici sont d’une variété enrichissante et constituent un patrimoine national et une ressource précieuse dans un monde globalisé. La France défend officiellement le bilinguisme à l’extérieur, dans le cadre de sa politique linguistique liée à la francophonie, mais elle ne le fait pas (ou ne le fait pas suffisamment) à l’intérieur des frontières.

Christine Hélot, professeur à l’Université de Strasbourg, le dit très bien. Il existe une réticence à aborder la question des langues minorées dans notre pays alors que l’on trouve un réel désir d’améliorer l’enseignement des langues. Une politique qui englobe TOUTES les langues, et qui préconiserait un bilinguisme sous toutes ses formes, reste à mettre sur pied.

Votre livre fait l’impasse sur l’examen des compétences écrit/oral chez la personne bilingue. Pourtant, cette problématique rend encore plus complexe le phénomène. Un bilingue peut être parfait à l’oral dans une langue mais médiocre à l’écrit dans cette même langue, et l’inverse dans une ou plusieurs autres langues.
Ceci est une évidence. Tout d’abord, certaines langues ne s’écrivent pas ou peu. Prenez le suisse allemand qui est la première langue des Suisses alémaniques. Elle est principalement orale, et l’écriture se fait dans la deuxième langue, acquise principalement à l’école, à savoir l’allemand standard. Ensuite, de nombreuses personnes issues de la migration – je pense avant tout à celles de la deuxième génération – parlent une langue minoritaire à la maison mais sont scolarisées en français et n’apprennent pas à écrire ou lire dans leur langue première. Cela est un fait. Il existe également des personnes qui écrivent leur deuxième langue mais qui ne la parlent que peu. Quel n’est pas le chercheur français qui n’a pas dû rédiger un article en anglais, par exemple, mais qui le parle finalement assez rarement. Tout cela souligne que l’on trouve une très grande diversité parmi les personnes bi- ou plurilingues.

Que pensez-vous de phénomènes bilingues comme le comique anglais Eddie Izzard (qui a donné trois spectacles successivement en français, allemand et anglais en juin 2014) ou l’acteur autrichien Christoph Waltz (qui parle couramment l’allemand, le français et l’anglais) qui mettent littéralement en scène leur bilinguisme ?
Je suis plein d’admiration pour ceux et celles qui se servent pleinement de leur bilinguisme dans le monde des arts et des lettres. Il faut ajouter aux exemples que vous donnez, les nombreux chanteurs qui se servent régulièrement de leurs différentes langues, séparément ou en mode bilingue, et les écrivains qui rédigent dans leurs deux langues.

Le cerveau est un enjeu majeur de santé public. Il est désormais avéré que la pratique quotidienne de deux ou plusieurs langues favorise la santé du cerveau et retarde la neurodégénérescence. Est-ce que vous imaginez que la pratique et l’apprentissage de langues s’intègrent dans des programmes de santé, ou tout simplement que la pratique des langues soit perçue de façon totalement différente dans les années à venir, comme un élément indispensable de bien-être et de développement personnel ?
Les recherches sur le cerveau bilingue ne sont qu’à leur début et il faut donc faire attention à ne pas trop anticiper les résultats définitifs que l’on obtiendra. Par exemple, les premiers travaux sur les personnes âgées souffrant de démence d’Ellen Bialystok et de son équipe ont fait grand bruit car ils ont trouvé que les patients monolingues avaient en moyenne 71,4 ans lorsque la maladie s’est installée alors que les bilingues avaient 75,5 ans, une différence de 4,1 ans. La démence se déclarerait donc plus tard chez les bilingues. Mais dernièrement, des études faites dans d’autres pays n’ont pas trouvé ces mêmes résultats. Au niveau cognitif, nous trouvons maintenant de nombreuses études qui montrent que les avantages que l’on attribuait au seul bilinguisme lors de tâches expérimentales d’attention sélective et de contrôle inhibitoire peuvent, en fait, être obtenus sans pour autant apprendre et se servir d’une autre langue. En effet, on observe aussi ces avantages chez des personnes qui ont fait des études poussées, jouent d’un instrument de musique, font de l’exercice, et même jouent à certains jeux vidéo ! Ceci dit, les autres avantages du bilinguisme sont fort nombreux, et c’est pour cela qu’il faut continuer à encourager les personnes à apprendre des langues et, si possible, à s’en servir.


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